Le Corps Fantasmé

J’interroge systématiquement mes nouveaux élèves sur leur parcours dans le yoga ou dans d’autres disciplines physiques ou psycho-physiques. Je les interroge également sur leurs attentes, leurs objectifs.

Au cours de ces entretiens je constate souvent chez eux le souhait de transformer leur corps en se projetant vers un corps fantasmé. Ce que j’appelle un corps fantasmé, c’est un corps nourrit d’images d’autres corps, qui ne sont pas le leur. Des corps séduisants, capables de prouesses, exactement ce qu’on voit sur Youtube.


Je vois dans cette aspiration trois obstacles majeurs à la réalisation du yoga.

1. Le désir de rejoindre ce corps fantasmé porte déjà en germes les limitations qui vous empêcheront d’atteindre la perfection à laquelle vous aspirez.

Le corps qui vous fait fantasmer, celui que vous admirez en vidéo ou en photo, tout splendide qu’il vous paraisse, n’est jamais qu’un corps physique qui a ses propres limites. En vous projetant dans ce corps vous ne faites que projeter ces limites.

2. En vous projetant dans le corps d’un autre vous empruntez la mauvaise piste. Vous allez contraindre votre corps dans une forme qui n’est pas la sienne et cela a des conséquences très concrètes :

- perte de temps ;

- blessures parfois irrémédiables.

3. En cultivant l’attachement à une forme on échafaude les remparts qui se dressent sur la voie de l’éveil : l’envie, la jalousie, la colère.

L’envie : je convoite ce qui ne m’appartient pas.

La jalousie : j’en veux à ceux qui possèdent ce que je convoite.

La colère : je m’en veux d’être ce que je suis.


Cette projection d’un corps fantasmé vous empêche de voir que vous avez déjà un corps de rêve. C’est-à-dire un corps qui porte en lui tous les possibles dont vous pouvez rêver et non pas les possibles qu’on vous impose par le truchement des images.


Il est révélateur que les grands textes classiques, qui fondent la pratique du yoga, énumèrent les postures et leurs qualités, mais disent très peu sur la manière de pratiquer ces postures. Ils n’enferment pas l’adepte dans une vision figée de ce qui devrait être fait, mais laissent toute latitude à l’interprétation et à l’expérience personnelle.


Par ailleurs, si vous prêtez un peu de crédit au Dharma, c’est à dire à l’ordre cosmique, à l’ordre naturel des choses, vous savez qu’il n’y a pas d’erreur dans le programme. Cela quelque soit le contexte, même s’il vous semble défavorable, quelque soit votre condition physique, ce corps qui vous a été donné est votre véhicule dans cette vie. Il est votre moyen d’expérimenter ce que vous devez vivre et comprendre pour atteindre l’éveil.



C’est en habitant ce corps sans jugement, en le laissant être et se déployer à partir de ses singularités que vous éprouverez le plus certainement la joie que procure la pratique du yoga.

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